Les oubliés du rap ?
Souvent marginalisé dans les médias, le rap est aujourd’hui l’un des genres musicaux les plus écoutés en France, avec des groupes phares comme IAM et NTM, à des artistes aux styles différents, de SCH à Shay, en passant par Alpha Wann et PNL. Venu de la culture américaine hip-hop, ce mouvement artistique se caractérise par son langage et ses codes vestimentaires et moraux. Il comporte de nombreux sous-genres (Trap, Boom Bap, Drill…) et des pratiques spécifiques, comme les battles ou les freestyles.
Malgré sa popularité, le rap reste reconnu selon des critères littéraires et masculins et est incompris de beaucoup. Résultat : certains rappeurs, jugés moins poétiques, et la majorité des rappeuses sont parfois invisibilisés par les institutions, laissant de côté une grande partie de ces artistes.
Nous avons rencontré Léonard Rambert, terminant sa thèse sur le “Flow et usages de flow – Le lyricisme et ses enjeux poétiques et patrimoniaux dans le rap français”, et assisté au séminaire LPCM “Étudier le rap : enjeux méthodologiques” avec Keivan Djavadzadeh et Cyril Vettorato pour en apprendre plus sur ce genre.
Les morceaux de rap : plus que de simples textes
Le rap s’est popularisé, passant de 31% d’audience en 1997 à 45% en 2025, et est de plus en plus mis en avant dans les médias traditionnels, par des émissions comme Nouvelle École sur Netflix ou À la régulière sur France Inter. Mais dans de nombreux discours actuels, le rap n’est valorisé qu’à travers des rappeurs d’exception qui ont un rapport très poétique à la langue, comme MC Solaar ou Oxmo Puccino, tandis que d’autres rappeurs tout aussi talentueux sont souvent mis à l’écart par les institutions, les cérémonies et les médias hors-rap.
En France, la culture de la littérature, de la poésie et de la chanson à texte est importante. Les médias et les académies parfois déforment les morceaux de rap en s’attardant trop sur les mots et pas assez sur la musique, les changements de flow, la prononciation et la performance. Mais le rap ne peut pas se lire comme de la poésie écrite : l’interprétation du texte et son contexte peuvent donner au morceau une dimension complètement différente. Par exemple, Orelsan bouscule l’auditeur avec son morceau La petite voix (2025) et son texte allant à l’opposé de ses pensées. Certains artistes écrivent des récits dans leurs morceaux, avec un début et une fin, mais d’autres utilisent la musicalité de la voix, le travail para-narratif du flow et le visuel du morceau pour évoquer une histoire sans en avoir la sémantisation, explique Cyril Vettorato, ce qui s’illustre avec le clip Gare du Nord (2024) de Yvnnis. Dans le rap, la maîtrise du temps est tout aussi importante que celle de la langue, comme le montrent les changements de rythme du morceau Hype Boys (2006) de Sway ft Mr Bigs. Le chercheur Christophe Rubin parle de ce genre comme d’une “écriture de la voix”.
Les figures considérées comme “poétiques” ou “conventionnelles”, comme Abd al Malik, ne représentent pas toute la diversité que l’on peut retrouver dans le rap. Certains pionniers du rap français qui ne rentrent pas dans ces cases sont parfois moins mis en avant, comme Lino qui refuse ce patrimoine scolaire en parlant de poète vandale et de littérature sale, ou Booba qui, après avoir adopté une position de lyriciste dans son morceau Pitbull (2006), renie ce terme dix ans après : “Fuck être un lyriciste, j’suis là qu’pour ramener les chèques” (Temps mort 2.0, 2015). Léonard Rambert raconte que le rap lui-même conteste les comparaisons et les hiérarchies avec les autres genres littéraires et musicaux, en s’appuyant notamment sur le sampling et en mettant à égalité des références issues du cinéma, de la littérature ou même du sport.
Plus que le maniement de la langue française, le rap met en avant un langage plus populaire et des cultures différentes. L’utilisation de l’argot, du verlan et de mots issus de différents dialectes est non seulement une manière de mettre en avant un parler minoritaire, mais également une ressource supplémentaire pour faire des rimes, créer des sonorités, et s’amuser avec la langue et le rythme. Ces mots peuvent parfois entrer dans le vocabulaire quotidien, comme “s’ambiancer” (l’art de faire la fête) venu d’Afrique de l’Ouest, « la hess” (la galère) du mot arabe hessd, ou l’expression “bendo” (le quartier) venu tout droit du Congo.
Être une femme dans un rap pensé au masculin
Le rap est également profondément marqué par les rapports de genre. Bien que les rappeuses soient de plus en plus présentes dans ce milieu, leur légitimité est encore constamment remise en cause. Jusqu’à la fin des années 2000, il n’y en avait que très peu en France, Diam’s et Keny Arkana faisant presque figures d’exception. Les femmes étaient souvent appelées pour chanter les refrains des morceaux de rappeurs, mais n’étaient pas prises au sérieux en tant que rappeuses : peu d’entre elles ont obtenu des certifications avant les années 2000 pour des titres de rap en solo, la première étant MC Lyte avec un disque d’or en 1993 pour son single Ruffneck.
La notion de “rap féminin” commence à s’installer après le succès de rappeuses fin des années 1990, comme Queen Latifah, Monie Love ou Roxanne Shanté, terme qui n’est pas du tout apprécié de celles-ci. Beaucoup vont rejeter publiquement cette appellation, comme Vicky R dans son morceau F*CK LE RAP FÉMININ (2022), qui dit : “ici ça rap tout court, on ne fait pas de rap féminin”.
Après plusieurs entretiens avec des rappeuses, Keivan Djavadzadeh nous raconte que certaines n’ajoutent pas de parties chantées à leurs morceaux, par peur de perdre leur statut de “rappeuses”. Beaucoup ne se sentent toujours pas prises au sérieux, comme Chilla qui dénonce ce double standard dans son morceau Sale Chienne (2017) : “j’aurais beau tarter des milliers d’MCs, les femmes ne seraient bonnes qu’à la vaisselle”, ou Kay The Prodigy qui parle de la place des femmes dans le rap : “quand tu es une fille […] tu n’a pas le droit d’être mauvaise”.
Cette différenciation entre les rappeurs et les rappeuses se manifeste lors des interviews, avec beaucoup de questions du type “Ça fait quoi d’être une femme dans le rap ?”, dans les paroles des chansons – avec une image de la femme souvent dégradée – mais aussi dans les programmations de festivals et d’émissions dédiées au rap qui ne sont malheureusement jamais paritaires (la chaîne de Grünt n’a accueilli que 9 femmes sur les 426 invités des 72 émissions).
Les rappeuses restent sous-représentées, alors en voici quelques unes à ajouter dans vos playlists :
Retrouver plus d’infos sur le programme du séminaire Littératures Populaires et Culture Médiatique 2025-2026 : “dans l’atelier des chercheur·ses en littératures populaires et culture médiatique”.
À lire : Léonard Rembert, Flow et usages de flow – Le lyricisme et ses enjeux poétiques et patrimoniaux dans le rap français, thèse en cours sous la direction de Suzanne Lafont, Université de Montpellier Paul-Valéry.
À lire : Keivan Djavadzadeh, Hot, Cool & Vicious. Genre, race et sexualité dans le rap états-unien, Editions Amsterdam, 2021.
À lire : Cyril Vettorato, « Le rap ou la démesure de la mesure », Cahiers de littérature, 73-74, 213.
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