Révolution industrielle et musique : des instruments vernaculaires… au saxophone
28 janvier 2026 par Mike Abidine Alexandre, Ph.D

Révolution industrielle et musique : des instruments vernaculaires… au saxophone

En collaboration avec Cosmos Materia, le média matériau-centré.

Nous avions interrompu notre traversée des matériaux et de l’histoire du son aux premiers instruments la semaine dernière. Retour cette semaine sur la suite de l’histoire, des instruments vernaculaires… au saxophone.

Perfectionnement des techniques

Instruments vernaculaires

À mesure que les sociétés se structurent, les instruments se transforment et gagnent en complexité et en précision. Les instruments dits vernaculaires, fabriqués à partir de matériaux locaux (bois, os, roseaux, coquillages ou métaux rudimentaires), reflètent un savoir-faire empirique transmis oralement. Leur forme et leur sonorité évoluent lentement, au gré des usages et des besoins musicaux.

Peu à peu, l’observation des phénomènes acoustiques – vibration de l’air, tension des cordes, résonance des caisses – permet un perfectionnement des techniques de fabrication. Les instruments gagnent en puissance, en stabilité sonore et en étendue de registre, ouvrant la voie à des ensembles plus importants et à une musique pensée pour être jouée devant un public. Nous commençons également à écrire la musique. Une première industrialisation de ce phénomène commence au Moyen Âge, puis avec l’essor de l’imprimerie vers 1450.

Derrière les instruments une professionnalisation : le métier de luthier

Ce perfectionnement s’accompagne d’une spécialisation des artisans. Le luthier devient un métier à part entière : il ne se contente plus de fabriquer un instrument fonctionnel, mais cherche un équilibre subtil entre esthétique, ergonomie et qualité sonore. La facture instrumentale devient un art, fondé sur l’expérience, l’innovation, la connaissance fine des matériaux utilisés, et parfois le secret d’atelier.

Antonio Stradivari incarne l’apogée de cette tradition. Ses violons, conçus au tournant des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, sont encore aujourd’hui considérés comme inégalés. Les choix des matériaux et les étapes de conception d’un instrument ne sont jamais anodins. Ils reposent sur une compréhension fine, souvent empirique, du couple propriétés physiques / usage.

Antonio Stradivari (1644-1737)

Les violons de Stradivari sont majoritairement constitués de deux types de bois toujours utilisés en lutherie moderne. L’épicéa, un bois résineux à la fois léger et flexible, est notamment employé pour la conception de la table d’harmonie. Il constitue un excellent matériau pour la vibration, essentielle à la production du son. Nous retrouvons également l’érable, issu de la famille des feuillus. Celui-ci est utilisé pour la fabrication du fond, des éclisses et du manche, car il possède la particularité d’être rigide. Cette rigidité favorise la réflexion des ondes sonores et contribue à une projection sonore à la fois puissante et équilibrée.

Les opérations de séchage et de vieillissement des bois sont réalisées à l’air, dans des conditions d’humidité contrôlées. Cette étape permet une réduction de la teneur en hémicelluloses, conférant ainsi aux matériaux une meilleure transmission vibratoire.
La forme des voûtes des violons Stradivarius n’est pas seulement décorative : il s’agit d’un véritable choix mécanique. Les voûtes sont précisément calibrées, avec une variation d’épaisseur contrôlée, optimisée pour équilibrer rigidité, masse et modes vibratoires.

Enfin, l’instrument est revêtu d’un vernis à base de résines naturelles (pin, mélèze), d’huiles siccatives (comme l’huile de lin, qui possède un indice d’iode supérieur à 150, mesurant sa capacité à sécher) ainsi que de charges minérales fines. Ce vernis permet à la fois de protéger le bois, de modifier légèrement l’amortissement vibratoire et d’influencer positivement la réponse acoustique, sans entraver la vibration.
Le Stradivarius symbolise ainsi le lien étroit entre matériaux, techniques de fabrication et identité sonore.

© Patrick Landmann/Getty Images / Violon de Stradivari

L’invention du saxophone

Héritier de l’esprit inventif de son père, Adolphe Sax cherche inlassablement à perfectionner les instruments de musique, et plus particulièrement les instruments à vent. Il améliore la justesse, la qualité de la sonorité et utilise une méthodologie R&D pour trouver les meilleurs matériaux pour perfectionner ses créations. Inventeur prolifique, il dépose pas moins de 33 brevets et révolutionne durablement le monde de la musique : Maurice Ravel, John Coltrane ou encore les Beatles : tous ont adopté le saxophone. 

Le saxophone – d’abord appelé saxophon – est présenté en 1841, derrière un rideau, au jury de l’Exposition de l’industrie belge. Le brevet officiel est déposé le 21 mars 1846 : un nouvel instrument est né, à la croisée des bois et des cuivres.

Statue d’Adolphe Sax (1814-1894), l’inventeur du saxophone (Belgique).

Laiton, anche et vibrations

Le saxophone est généralement fabriqué en laiton, bien qu’il en existe en cuivre, en argent, en plastique ou encore plaqués or. Malgré ce matériau métallique, il appartient bel et bien aux instruments à vent de la famille des bois, car le son est produit par la vibration d’une anche simple, fixée sur un bec.

Cette particularité lui confère une richesse sonore unique : la chaleur et la souplesse des bois combinées à la puissance et à la projection des cuivres. Le corps conique de l’instrument favorise une grande homogénéité de timbre et une expressivité remarquable, qualités qui expliqueront son succès dans des styles musicaux très variés.

Entrons maintenant dans l’intimité des matériaux.

Le choix traditionnel du laiton (alliage de cuivre et de zinc) dans la fabrication du saxophone est motivé par les qualités intrinsèques de ce matériau. Le laiton présente une bonne ductilité, permettant la mise en œuvre de formes complexes, notamment le tube conique. Il offre également une rigidité suffisante pour assurer la stabilité mécanique de l’instrument, une bonne résistance à l’usure et à la corrosion, ainsi qu’une facilité de réparation par brasage.

D’un point de vue acoustique, le choix du laiton pour le corps de l’instrument influence la réponse mécanique, les pertes vibratoires, la projection sonore ainsi que la sensation de jeu.

Le choix du matériau du bec du saxophone relève davantage de l’appréciation du musicien. Il influence directement la réponse, l’attaque et la couleur sonore. Les matériaux les plus utilisés sont l’ébonite (caoutchouc vulcanisé), les métaux (laiton, acier, bronze) ainsi que les plastiques.

L’anche est traditionnellement une fine lamelle de roseau placée sur certains instruments à vent. Mise en vibration par le passage de l’air, elle est à l’origine de la production du son. Le rôle du matériau est de contrôler la fréquence, la dynamique et l’articulation sonore. Cette partie peut aujourd’hui être remplacée par une anche en plastique.

Enfin, la finition de surface du saxophone permet de le protéger contre l’oxydation. Elle influence marginalement l’acoustique, tout en ayant un impact esthétique et tactile. Les traitements les plus couramment utilisés sont le vernis ainsi que les placages en argent, en or ou en nickel.

Révolution industrielle et sociétale

La puissance sonore du saxophone favorise son intégration rapide dans les orchestres militaires au XIXᵉ siècle. Il s’inscrit pleinement dans le contexte de la Révolution industrielle, qui permet une fabrication plus standardisée des instruments et une diffusion élargie de la musique.

Adolphe Sax expose pour la première fois à Paris des clarinettes, flûtes et cors perfectionnés lors de l’Exposition des produits de l’Industrie française de 1844, où il reçoit une médaille d’argent. En 1849, il présente ses familles de saxotrombas et de saxhorns, récompensées par une médaille d’or. Il participe ensuite aux grandes Expositions universelles de Londres (1851) et de Paris (1855 et 1867), remportant le seul Grand Prix décerné à la facture instrumentale.

Dès les années 1920, le saxophone devient l’instrument emblématique du jazz, avant d’investir la musique classique, la pop et les musiques contemporaines. Paradoxalement, Adolphe Sax n’avait pas imaginé un tel succès : il faut attendre 1942 pour que la première classe de saxophone ouvre au Conservatoire national supérieur de musique de Paris.

Conclusion

Des instruments vernaculaires aux créations industrielles, l’histoire du son est indissociable de celle des matériaux, des techniques et des sociétés. Le saxophone incarne parfaitement cette évolution : fruit d’une innovation technique audacieuse, il traverse les genres et les époques, tout en conservant une identité sonore singulière. À la croisée de l’artisanat et de l’industrie, il rappelle que chaque instrument est avant tout le témoin vibrant de son temps.

Au rythme des sons et des matériaux

Retour sur l’histoire des sons et des matériaux : une collaboration inédite pour vous offrir une entrée dans l’univers de la radio et de l’audio, à la fois scientifique, sensible et ouverte sur la matière et les matériaux. Cette mini-série est conçue dans le cadre du programme Sandbox Radio France, en collaboration avec la Direction du Numérique et Stratégies d’innovation (DNSI) de Radio France, ainsi que le média Cosmos Materia.

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